MOTOCYCLISME - FRACTURES
Gérald Gremion: «Ce qui se passe avec les pilotes est anormal»

Keystone
C'était mercredi en début d'après-midi à Valence: Thomas Lüthi est victime de sa première chute de la saison. Hier soir, il a été opéré de sa clavicule droite; il quittera l'Hôpital de Münsingen (BE) ce matin.
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Le docteur Gérald Gremion, l'un des spécialistes de chirurgie orthopédique du CHUV, n'est pas émerveillé du tout par les retours immédiats des pilotes motocyclistes, comme Tom Lüthi, après une opération
Jean-Claude Schertenleib
Le Matin </B>
Avant-hier, lors d'essais privés sur le circuit de Valence, le pilote suisse Thomas Lüthi a perdu le contrôle de son Aprilia 250 cm3 et a chuté violemment. Bilan: fracture de la clavicule droite. Opéré hier après-midi à Münsingen, le Bernois de 21 ans pourrait reprendre la piste dans moins d'une semaine. «Pas de souci pour la suite de la saison, nous confiait-il hier. Ce contretemps ne modifie en rien mon envie.» Miracle ou coup de folie? L'avis d'un spécialiste, le docteur Gérald Gremion.
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«Le motard et le descendeur: c'est le même combat. Ils jouent avec le danger»
Gérald Gremion
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Docteur Gremion, Thomas Lüthi qui pourrait remonter sur sa moto cinq jours après son opération, c'est quelque chose de magnifique, non?
Au contraire! Ce qui se passe avec les pilotes motocyclistes est anormal. Et ça m'énerve, car c'est une mauvaise publicité.
Comment cela?
A force de voir des retours précipités, les gens ne comprennent plus qu'après n'importe quelle fracture il faut patienter au minimum quatre semaines, souvent douze.
Oui, mais les pilotes...
... remontent sur leur machine tout de suite, je sais. Malheureusement, on ne précise que rarement qu'ils ne le font qu'après avoir reçu des injections de produits anesthésiques.
Le temps minimum après une opération de la clavicule?
Il faut compter huit semaines. Et de toute façon, sur le plan pratique, ce n'est pas une bonne idée d'opérer. D'ailleurs en 2006, l'entourage de Lüthi avait préféré le traitement conservateur.
Oui, mais Tom avait connu des soucis pendant plusieurs courses...
C'est vrai que, s'il y a une menace que l'os fracturé perfore la peau, l'opération est indiquée.
Mais risquée?
Non, mais il faut savoir que chaque ajout de matériel étranger fragilise l'os.
Avec des conséquences à long terme?
Pas sur une fracture d'une clavicule.
Les pilotes sont-ils des héros... ou des zéros?
Quand je travaillais pour Swiss Olympic, je n'ai jamais vu autant de fractures qu'au moment où les pilotes de la Fédération motocycliste suisse passaient devant nous. Il y avait en moyenne cinq fractures par athlète...
Des fous, donc?
C'est à chacun de juger. Les skieurs de descente sont exactement les mêmes, comme d'ailleurs tous ceux qui pratiquent les sports extrêmes.
Un état d'esprit particulier?
Mais oui. Le motard et le descendeur: c'est le même combat. Comme celui qui se lance dans le freestyle, que ce soit sur une planche, à vélo, à moto ou à skis; ces athlètes sont de grands joueurs, ils jouent avec le danger, ils jouent donc avec le risque.
Jacques Cornu, 55 ans, 19 fractures à moto
Avant Thomas Lüthi, il y avait eu Jacques Cornu. Lui aussi ambassadeur bondissant de la Suisse sur les circuits du monde; lui aussi visiteur habitué des cliniques et des salles d'opération: «19 fractures en carrière, plus trois quand j'étais gamin. La première, j'avais grimpé sur un toit pour aller espionner ma petite voisine. Et j'étais tombé.»
Il s'est évadé de l'hôpital
A 55 ans, l'homme qui s'est plus d'une fois évadé de l'hôpital, qui a frôlé la mort après un terrible accident de la circulation en Italie, qui s'est une fois élancé de la dernière ligne - c'était l'époque où les départs étaient donnés «à la poussette», le pilote devant courir à côté de sa moto - parce qu'il ne marchait qu'à l'aide de béquilles, eh bien ce quinquagénaire très actif est en pleine forme aujourd'hui: «Je n'ai qu'un souci: je ne peux plus courir longtemps. Le footing d'une heure, pour moi, c'est oublié. Si je me lance, je souffre du bassin les deux jours suivants. En revanche, aucun problème pour la vie de tous les jours, le ski, le vélo, même le squash», explique-t-il.
Plusieurs clavicules
Ce «handicap», Cornu a tout de suite su qu'il en souffrirait: «Quand je m'étais fracturé le bassin, mon médecin m'avait prévenu. Mais pour le reste... Des clavicules, j'en ai cassé plusieurs. Parfois, je ne voulais pas y croire. Comme quoi l'habitude devient mauvaise conseillère. Celui qui a mal reste plus calme pendant sa convalescence. Moi, j'exagérais toujours...»
Le reste? «Je ne souffre pas d'arthrose, je ne peux pas vous annoncer avec un jour d'avance un changement de temps... Et je crois avoir encore toute ma tête. En revanche, beaucoup de pilotes de ma génération souffrent de problèmes acoustiques. C'est vrai que, de notre temps, on ne connaissait pas vraiment les tampons auriculaires.»
Editorial: la jeunesse et l'inconscience
Par Olivier Schöpfer
Tom Lüthi a tout juste plus de 20 ans. A son actif, le jeune Bernois a un titre de champion du monde moto 125 cm3; à son passif, plus de dix fractures ou lésions sérieuses. Tom Lüthi vient de se casser la clavicule pour la quatrième fois. Dans quelques jours pourtant, il sera au guidon de sa bête de course. Avec l'ambition de briguer le titre mondial en 250 cm3.
Quand on a 20 ans, les gens de 40 ans sont des vieux. Des croulants, qui n'ont que des leçons à donner. L'idée de la mort ou d'un handicap sérieux est totalement virtuelle. Une image lointaine, qui ne concerne de toute manière que les autres. 20 ans, le bel âge! Surtout pour un sportif.
Personne n'oblige Tom Lüthi à remonter sur sa moto aussi rapidement. Personne n'oblige les athlètes qualifiés à se rendre aux Jeux olympiques de Pékin, où la pollution mettra forcément leur santé à mal. Personne... si ce n'est la carrière, le rêve de gloire, l'envie d'aller toujours plus loin, toujours plus haut. Ce qui est, justement, la raison d'être d'un sportif professionnel.
En vieillissant, on ne devient pas plus sage, on devient plus prudent. Et c'est là qu'est le problème. Comment être certain qu'une blessure dont les soins nécessitent normalement six mois puisse vraiment se guérir en cinq jours? Qui peut être sûr, aujourd'hui, que Tom ne souffrira pas de séquelles, la quarantaine venue? Qui peut dire où est la limite à ne pas franchir, celle qui fait passer le virtuel - la mort, un sérieux handicap - dans le monde réel?
Personne, et c'est ce qui est inquiétant. Pour Tom comme pour tous les autres...