Interview
Thomas Lüthi: «La mort de Tomizawa fut un cruel coup de projecteur sur nos réalités»

Image © Keystone
Homme fort des essais hivernaux dans la catégorie Moto2, le pilote bernois a encore mûri.
Jean-Claude Schertenleib - le 05 mars 2011, 21h38
Le Matin Dimanche
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En septembre 2010, pour la première fois de votre carrière, vous avez été directement confronté à la mort, celle de votre collègue et ami Shoya Tomizawa. Qu’est-ce qui a changé ce jour-là?
Ce fut un choc terrible, un cruel coup de projecteur sur nos réalités, un rappel soudain que tout peut basculer en une fraction de seconde.
Et malgré tout, il faut repartir, pour respecter la formule qui veut que le spectacle continue?
Attention aux raccourcis réducteurs. C’était dur, très dur, mais dès qu’on se retrouve sur sa moto, que l’on voit que tous les autres sont là, la motivation revient. La passion de refaire ce métier efface un peu la douleur; c’est peut-être terrible ce que je dis. C’est la vérité.
Mais vous n’êtes pas seul. Il y a vos parents, il y a Fabienne, votre fiancée.
Quand je suis en course, Fabienne est bien sûr nerveuse. Elle l’est plus si elle est restée à la maison et qu’elle regarde la télévision que si elle est sur place. Si je n’apparais pas à l’image après deux virages, elle ne peut que se poser des questions. Quand elle est avec moi sur le circuit, c’est différent, elle sait tout de suite ce qui se passe. Quand on s’est connu, je pratiquais déjà ce métier; elle savait donc que les risques étaient là. Et je crois qu’elle a confiance en moi.
Et vos parents?
L’idée de renoncer, d’arrêter ma carrière, de faire autre chose de ma vie, toute cette discussion n’a jamais existé avec mes parents. Ils me soutiennent depuis que je suis tout petit et eux aussi me font confiance.
Personnellement, il n’y a pas eu le moindre doute après cet accident mortel?
Non. Il n’y a pas de compromis en sport motocycliste au plus haut échelon. Soit tu le fais complètement, soit tu fais autre chose. C’est un sport extrême, dangereux, on doit le savoir et avoir beaucoup de respect pour ce métier, pour ses collègues, ses adversaires. Mais quand on voit une course réussie à la télévision, que l’on comprend que l’on a fait tout juste, il n’y a rien de plus beau. C’est un sentiment unique, très jouissif.
Si Thomas Lüthi n’était pas devenu pilote de moto?
J’imagine que j’aurais exercé un métier manuel. Enfin, je n’imagine pas du tout, car je n’ai jamais réfléchi à cette hypothèse.
Les médias, les millions, cela ne peut que faire rêver?
Les millions? Mais c’est vous qui rêvez! Il y a quelques années, il y avait plus d’argent dans le système. Désormais, tout le monde doit consentir des sacrifices.
On ne va pas vous plaindre…
Je ne me plains pas, mais il faut savoir que depuis mon titre mondial de 2005, j’investis toujours dans ma propre carrière. J’espère bien sûr pouvoir gagner plus d’argent un jour, mais pour cela, il faut encore construire.
Et on ne construit que par les performances, quand on représente un petit pays sur la scène mondiale?
Je vis de mon sport, c’est déjà quelque chose. Vous savez, pilote de moto, c’est un vrai métier, ce n’est pas un truc de guignols.
Donc, cela vaut de l’argent?
Bien sûr, à condition de représenter quelque chose. Soit rouler devant, si possible dans la catégorie reine, la classe MotoGP, avec Valentino Rossi.
C’est pour l’an prochain?
Dans ma tête, ce qui a longtemps été un rêve devient un peu plus une réalité. Je ne dis pas que j’entame dans deux semaines ma dernière saison dans la catégorie intermédiaire, mais je me sens plus prêt que jamais à faire le saut. Après, on en revient à la base de l’équation: il faudra des performances pour attirer le financement.
Le titre mondial en Moto2?
Ah, si c’était si simple!
Mais vous êtes l’un des favoris, il ne faut pas vous voiler la face. Les résultats des tests sont là pour le prouver, non?
Il faut bien séparer les choses. Etre devant sur les listes des temps, c’est toujours bon pour le moral. Mais le plus important, c’est ce que l’on ressent au guidon. Et il est vrai que jusqu’à présent, tout se passe très bien: la communication au sein de l’équipe, la collaboration technique avec Suter.
Physiquement, on vous sent aussi plus solide que jamais. On se trompe?
Non, et je suis très heureux de constater que quelqu’un a remarqué que j’avais bossé comme jamais cet hiver. L’essentiel du travail s’est concentré sur le haut de mon corps, les épaules, qui m’ont souvent posé des problèmes. J’ai pris trois kilos de muscles et j’ai perdu un kilo de mauvaise graisse, je suis fit comme jamais.
En plus de ce travail de fond, vous avez été opéré des yeux?
Oui, j’ai subi une implantation de lentilles dans mes deux yeux. Maintenant, ma vue est parfaite.
Mais dans cette catégorie Moto2, n’est-il pas préférable de ne pas voir grand-chose?
C’est vrai que parfois, on pourrait se poser la question. Mais soyons sérieux: ces dernières années, je voyais bien, mais le moindre déplacement de mes lentilles de contact altérait ma vision. Et quand on arrive à 40 de front dans le premier virage, il est toujours préférable de voir parfaitement.
Thomas Lüthi, si on vous dit que tout cela ressemble étrangement à l’avant-saison 2005, l’année de votre titre, vous adhérez?
Pas du tout.
Pourquoi?
Parce que je n’ai toujours pas compris comment j’ai fait pour gagner le titre en 125 cm3. Alors que désormais, je sais pourquoi j’évolue à ce niveau. J’ai tellement appris, depuis le sacre. Je me suis affirmé. J’ai notamment compris que le pilote devait être le vrai patron dans le stand, que le chef technicien était là pour proposer des choses, comme un garçon vient présenter un menu dans un restaurant, mais que les décisions devaient être prises par moi.