MOTOCYCLISME
Thomas Lüthi en MotoGP, c’est l’heure
13. août 2011, 22h40
Jean-Claude Schertenleib | Le Matin Dimanche
En 2012, la Suisse devrait être représentée dans la catégorie reine

© Keystone
Désormais aux prises avec de jeunes loups en Moto2 – Bradl et Marquez aujourd’hui, Krummenacher demain –, la star du motocyclisme helvétique a tout intérêt à passer rapidement à l’échelon supérieur. Image sérieuse, un peu de glamour, des soutiens économiques solides, Lüthi est le client idéal pour la nouvelle classe reine.
Les courses passent, ne se ressemblent pas toujours. Puis les mois, les années. Les rêves et les ambitions. Depuis le 21 mai 2006 (GP de France 125 cm3, sur le circuit Bugatti au Mans), date de sa dernière victoire au plus haut niveau, Thomas Lüthi a disputé 84 GP. Sans connaître la victoire, le goût si envoûtant non seulement du champagne mais bien de la fierté légitime d’avoir été au bout de soi-même. Un sentiment accompagné de l’hymne de son pays, joué plus ou moins bien, plus ou moins longtemps, sur fond de drapeau rouge à croix blanche.
84 courses sans gagner, c’est beaucoup. C’est trop. Et c’est même unique dans l’histoire, pour un pilote qui a été champion du monde, qui est doté d’un véritable talent et qui a toujours pu s’appuyer sur une structure sérieuse. Alors, quoi? Manque de chance? Economie d’efforts? Carence de volonté? «Si je connaissais la réponse, nous n’aurions même pas besoin de poser la question», concède le principal intéressé. Pas plus de pistes du côté de son mentor de toujours, Daniel-M. Epp, qui n’aime pas évoquer les quelques fois où son poulain a été malchanceux. Mais qui n’est pas plus du genre à vouloir répondre à la place de Lüthi, de crainte, peut-être, de découvrir une partie de la vérité.
Il recherche la perfection
Pas assez agressif, notre champion du monde 2005? Trop respectueux? Trop pointilleux? Trop compliqué quand il s’agit de mettre au point une moto de course qui, par définition, ne peut jamais être parfaite? Il y a un peu de tout cela, bien sûr. Mais il y a surtout des éléments extérieurs, qu’il ne peut contrôler. Parmi eux, désormais, l’arrivée d’une nouvelle génération d’adversaires. En 2010, première année de l’ère Moto2, l’expérience du moteur quatre temps accumulée par l’Espagnol Toni Elias avait nettement fait la différence. En 2011, débarrassé du dominateur de l’exercice précédent, Lüthi a découvert sur son chemin des visages qu’il n’ignorait pas, mais dont on ne pouvait pas deviner (quoique, concernant l’Espagnol Marc Marquez), qu’ils évolueraient aussi rapidement à un niveau si élevé. Ce sont, bien sûr, Marquez, nous l’avons dit, mais aussi l’Allemand Stefan Bradl, passé cet hiver d’une fin d’adolescence pas toujours évidente – ce n’est pas facile d’être le fils d’un ancien pilote de renom – à une maturité absolue.
Une évolution immuable
Ce phénomène de renouvellement des forces, dans la catégorie intermédiaire des GP, va se poursuivre. Il semble donc difficile de s’installer à long terme en Moto2, sans connaître rapidement quelques cruelles désillusions. C’est pour cela que l’heure est venue pour Thomas Lüthi de faire le saut en MotoGP. Ses atouts? Son expérience, d’abord. Son talent naturel, ensuite. Pour les promoteurs du championnat du monde, Lüthi dispose d’autres attraits: il représentera un pays supplémentaire dans la catégorie reine; mieux, un pays à la forte tradition médiatique en matière de sport motocycliste (les courses en direct sur les trois chaînes des trois régions linguistiques de la télévision nationale). Mieux: le côté glamour du couple qu’il forme avec une ancienne Miss, Fabienne Kropf, n’est pas pour déplaire aux spécialistes du marketing. Enfin, dans la situation économique actuelle, la solidité financière et la reconnaissance de sérieux de la structure créée par Daniel-M. Epp est une valeur essentielle.
Les sceptiques, bien sûr, vont s’empresser de répondre qu’un pilote qui ne gagne pas en Moto2 n’a rien à espérer en MotoGP. C’est à la fois vrai et totalement faux. C’est vrai sportivement, parce que, à moins de forcer les portes d’une usine japonaise (Honda ou Yamaha), jamais plus Thomas Lüthi ne gagnera un GP. Mais c’est aussi totalement faux sur le plan économique, parce que dans cette catégorie qui se veut élitaire, le seul fait d’appartenance est suffisant pour justifier les sacrifices nécessaires. La vie de Thomas Lüthi va donc changer, et on n’est pas persuadé que cela lui est foncièrement déplaisant, au contraire, le champion bernois s’étant toujours montré plus à l’aise dans le rôle de l’outsider que dans celui de l’homme à battre. Donc il devra – et le public suisse avec lui – savoir apprécier la valeur d’une dixième place acquise à la régulière; il devra aussi – et ses partenaires financiers à ses côtés – accepter qu’au niveau médiatique national, sa position de numéro un soit parfois remise en question par les gourmands que deviennent Randy Krummenacher et Dominique Aegerter. Sur un plan global, en revanche, la situation sera différente: il sera parmi les plus grands, puisque l’un des rares élus de la classe MotoGP.
Pas confortable pour autant Le défi sportif étant naturellement limité – à cause des différents statuts qui régiront désormais la catégorie –, le passage en MotoGP est-il pour autant un billet pour un certain confort de vie? Oui et non. Oui, parce qu’on exigera moins de résultats chiffrés de sa part, mais non, parce que le marché suisse restant ce qu’il est, soit limité en regard de sa taille, jamais Thomas Lüthi ne pourra prétendre à un salaire et à un train de vie qu’ont adopté depuis quelques années la plupart de ses futurs concurrents.
En motocross, il y a une semaine, on a constaté que le Genevois Julien Bill avait bien fait de reculer, pour mieux sauter (il est devenu champion du monde MX3, la troisième catégorie du cross). Pour Thomas Lüthi, c’est exactement le contraire: il faut sauter (en MotoGP), pour ne plus reculer (face à la concurrence sans cesse renouvelée de la classe Moto2).